Les manifestations de ces dernières semaines

Les Brésiliens sont descendus dans la rue récemment, que s’est-il passé ?

BG – Effectivement des manifestations ont éclaté un peu partout dans le pays, et cela dure depuis plus de deux mois. Il s’agit de mouvements spontanés, absolumment pas orchestrés par des partis politiques ou des syndicats, qui ont pris tout le monde de cours. Alors, au moment même où le pays semble ne s’être jamais aussi bien porté économiquement (malgré un ralentissement depuis un an), ça surprend et apparait comme très paradoxal. Il faut savoir que depuis une dizaine d’années le Brésil accumule les bons résultats économiques, inflation controlée, taux de chômage en dessous des 5%, augmentation du PIB, etc. Dans la foulée les revenus des plus démunis ont augmenté, le taux de scolarisation et des universitaires a doublé, la création d’allocations familiales pour les plus démunis a permis de réduire de plus de 50% la pauvreté, la mise en place d’un système de santé publique unifié accessible à tous, une espérance de vie qui a augmenté de 9 ans depuis les années 90, bref, un Brésil en bien meilleure forme qu’il y a dix ou quinze ans. Et en plus qui bat l’Espagne 3 x 0 en finale de cette dernière coupe des confédérations de football ! A priori de quoi pavoiser. C’est d’ailleurs ce que faisait notre présidente Dilma Roussef, elle pavoisait du haut de ses 75% d’opinion favorable et n’a rien vu venir non plus. Puis par un beau matin de juin elle s’est retrouvée à 31%.

Et tout cela sans raison apparente ?

BG – En y regardant de plus près les choses s’expliquent. On sait que 72% des manifestants ont moins de 25 ans. C’est donc une génération qui n’a pas vécu la période noire de la dictature militaire (1964/1985), la dette astronomique dont le pays n’arrivait même pas à payer les intérêts, l’inflation galopante qui plombait toute l’économie (plus de 70% par mois !), le protectionnisme extrême (300% de taxes sur les produits importés) qui obligeait la population à ne consommer que des produits locaux, en général de piètre qualité, les changements de monnaie à répétition, etc, etc.
Alors depuis la fin des années 90 cette génération vit dans un Brésil riche, stable, quasiment sans chômage, l’un des grands pays émergents de la planète. Ça c’est pour le bilan économique et le marketing politique. Mais le revers de la médaille est loin d’être aussi brillant, les disparités sociales restent énormes, le coût de la vie est très élevé par rapport aux salaires et la corruption politique n’a jamais été aussi grande, ou en tout cas aussi voyante. Donc, sur le fond rien n’a vraiment changé. Quand on gagne le Smic au Brésil (ce qui est le cas de 45 millions de travailleurs) on continue d’habiter dans les quartiers pauvres, de fréquenter les mêmes écoles publiques dont la structure et le contenu sont défaillants, de mourir dans les files d’attente des hôpitaux, et d’emprunter les mêmes transports publics précaires, en sous-nombre, sans confort et sans sécurité. Bref de quoi s’énerver. C’est d’ailleurs une augmentation du prix des transports publics qui a mis le feu aux poudres.
Il faut aussi préciser qu’il ne s’agit pas d’un mouvement homogène, loin de là. On ne manisfete pas pour les mêmes raisons suivant les régions ou les villes. Une ville comme Curitiba, capitale de l’Etat du Paraná, possède l’un des réseaux de transports urbains des plus performants du monde. Ce qui est loin d’être le cas à São Luis, ou à Salvador, par exemple. Même chose pour les services de santé ou les écoles, il y a de grosses différences d’une région ou d’une ville à l’autre, si c’est une ville ou à la campagne, etc. La seule cohésion au sein de ces manifestations est celle d’une association universitaire qui exige la gratuité des transports pour les étudiants. C’est par elle que tout a commencé, c’est la locomotive qui a entrainé tous les wagons des revendications.
Ont-ils obtenu quelque chose ?

BG – On a vu ces manifestants demander des comptes pour tout cet argent dépensé pour des projets inutiles, ou fantômes, pour le train de vie des politiciens, pour tous ces stades surfacturés en vue de la coupe du monde. Certains criaient « des hôpitaux, pas des stades ! ». Et ça je peux vous dire que c’est absolumment inédit au pays du football ! On ne pouvait pas toucher à un symbole plus fort pour exprimer la colère.
Dans un premier temps, les prix des transports ont été congelés, ou revus à la baisse selon les municipalités. Mais là encore il faut savoir que les transports publics ne dépendent pas directement de l’Etat fédéral mais des municipalités, parfois des Etats régionaux, et qu’en général ils appartiennent à des groupes privés (comme les compagnies d’autobus), c’est donc complexe. Mais il y a eu consensus, car à la veille de la coupe des confédérations et de la venue du pape, toutes les autorités ont pris peur (fédérales, régionales et municipales), elles ont lâché du lest dans une stratégie d’apaisement, concrètement en débloquant des fonds pour les transports et la santé. Ça c’est pour la partie immédiate.
Ensuite, face à l’ampleur du rejet des institutions, la présidente a proposé de soumettre au congrès un projet de réforme politique. Personne n’y croit mais c’est dans l’air.
A mon sens ce qui est le plus important reste à venir, c’est un virage que le pays prend en ce moment, ce mouvement a réveillé toute la nation en dénonçant une politique qui a montré ses limites. C’est un signe de maturité de la population, en tout cas de la jeunesse. Pourra-t’on encore à l’avenir l’endormir à coup de samba et de football, c’est moins sûr.

2014, Coupe du Monde et élections, ça ne risque pas d’être chaud et de faire peur aux visiteurs et aux supporters ?

BG – En 2014 on sera en pleine campagne présidentielle mais sans doute elle ne commencera à chauffer vraiment qu’après la coupe, c’est à dire fin juillet. Les élections quant à elles, n’ont lieu qu’en novembre, ce n’est donc pas en même temps. D’ici là, une nouvelle donne politique devrait se mettre en place au regard de cette désillusion exprimée dans la rue et des élections. Cela va forcément raviver les espoirs de changement. Normalement rien de tout cela ne devrait gêner les visiteurs, on l’a vu avec la venue du pape, plus de deux millions de fidèles réunis à Rio alors que chaque jour avait lieu des manifestations dans cette même ville. La coupe du monde est un évênement majeur pour le pays, et il sera suivi en 2016 des J.O de Rio de Janeiro. Les autorités ne prendront pas le risque de tout faire capoter, elles devraient tout mettre en oeuvre pour ça se passe bien et par conséquent, d’une façon ou d’une autre, répondre aux préoccupations de la rue, ne serait-ce que provisoirement.

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